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2010/2/14
Bonne fête aux Auxence, Cyrille, Maron, Valentin !

You can't say civilizations don't advance, because they kill you in a new way in each war.
Will Rogers

Tu vaux plus que toutes les vaches de Suisse…

Filed under: Rêves — admin @ 00:00:57

…Parce que les autres vaches ne comptent pas…

Spécial Saint Valentin !

Petite explication que je dois à ce cher Korezian :

Vous connaissez l’histoire de la femme qui valait onze vaches ? Mon grand-père me la racontait quand j’étais petit. Pour situer l’action, ça se passait dans un pays lointain, il y a très longtemps. Ce n’est pas très précis, je sais, mais est-ce cela l’important ?

Toujours est-il que Sahidi était un vagabond. Enfin, les gens disaient de lui qu’il était vagabond, parce qu’il n’avait pas de pays. Il arpentait donc ceux des autres, en particulier celui-ci, allant de village en village, et colportait au passage les nouvelles récentes ainsi que les histoires plus anciennes des hommes et des dieux, s’accompagnant parfois d’un curieux petit instrument à cordes. Les gens de bonne volonté lui accordaient aisément l’hospitalité, parfois le gîte et le couvert, en échange de contes et de chansons le temps d’une veillée, car il y avait peu de choses à faire de ses soirées dans ce pays lointain d’il y a très longtemps. Quand cela était souhaité, il pouvait également participer aux travaux du domaine ou des champs, et gagner ainsi quelques piécettes qui lui permettraient de voyager encore.

Un jour, Sahidi fit escale dans une grande ville. Toujours curieux d’ouïr de nouvelles légendes ou de simples faits divers qui lui inspireraient une ballade originale, il se rendit au marché, car tout le monde sait que c’est au marché que les ragots circulent et que l’on peut apprendre le plus de choses sur les habitants d’une ville. Comme souvent dans ce pays lointain d’il y a très longtemps, entre les échoppes et les étals des commerçants, on trouvait sur ce marché de petits espaces ombragés où les hommes des villages environnants, assis sur de simples tapis, se réunissaient pour jouer aux dés ou aux osselets, fumer de longues pipes en os ou tout bonnement parler de leurs tracas, de leurs peines et de leurs joies, en sirotant des boissons rafraîchissantes ou aromatisées. Après s’être déchaussé, Sahidi pénétra dans un de ces endroits dans l’espoir que quelques chansons lui permettraient d’obtenir des autres clients une tasse de thé épicé, voire même un peu d’argent.

Il ne fut pas déçu. Ses prestations étaient généralement appréciées. Sa première chanson était une sorte de plaisanterie l’excusant pour son habillement rapiécé et annonçant avec humour qu’il n’avait pas d’argent du tout. Une fois le ton donné et le public acquis, il enchaîna comme d’habitude les récits plus ou moins véridiques et les chansons émouvantes ou drôles, insinuant parfois entre deux mélodies que sa gorge était sèche ou son esprit trop clair, pour qu’on lui offre un verre ou qu’on le laisse tirer sur une de ces pipes qui sentaient si bon.

Or, c’est un fait établi, dès que l’on raconte à des villageois une histoire extraordinaire mais qui semble vraie, il s’en trouve toujours un ou deux dans le groupe pour affirmer que dans son village à lui, il s’est passé quelque chose d’encore plus extraordinaire. Les habitants de ce pays lointain d’il y a très longtemps n’échappaient pas à cette règle, au grand bonheur de Sahidi, grand amateur d’histoires incroyables. C’est ainsi qu’un paysan replet au visage fendu par un large et continuel sourire vanta que, près de son village, un fermier avait acheté sa femme pour onze vaches.

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Sahidi, par politesse, fit semblant d’y croire. Le mensonge était trop énorme pour que même ses talents lyriques puissent en faire une chanson crédible. Au cours de ses voyages, il avait vu de très belles femmes, même des femmes extraordinaires, si belles que les mots les plus beaux paraissaient ternes et fades pour les décrire pleinement, mais jamais, au grand jamais, aucun homme sain d’esprit n’aurait donné onze vaches pour les épouser. C’était exorbitant. Les femmes les plus belles s’échangeaient pour huit vaches tout au plus. Même les exquises princesses des îles nacrées qui constellaient les rivages de ce pays lointain d’il y a très longtemps n’atteignaient pas dix vaches. Même la reine du pays, sauf le respect que Sahidi lui devait, n’avait coûté que neuf vaches (plus quelques avantages fiscaux et un pacte de non-agression avec son immonde pays d’origine, d’accord, mais tout de même. Et puis, honnêtement, les raisons étaient plus politiques qu’esthétiques, sauf le respect, toujours, que Sahidi devait à Son Altesse.)

C’est uniquement parce que tous les autres hommes présents confirmèrent les dires de leur ami que Sahidi décida d’accorder un peu de crédit au boniment. Sa curiosité éveillée, il demanda aux hommes de lui indiquer la demeure de ce seigneur Daha, qui aurait payé au prix fort cette fameuse épouse.

Le plus jeune allait expliquer le chemin, mais son voisin l’interrompit en posant une main sur son bras. En silence, les hommes regardèrent Sahidi avec suspicion. Dans ce pays lointain d’il y a très longtemps, les hommes avaient de petits esprits, alors on se méfiait des étrangers et, pour tout dire, on ne les aimait pas trop. Sahidi interpréta leur réticence.

– Allons, mes amis, leur dit-il, vous ne pensez tout de même pas qu’un vagabond sans le sou pourrait vous dérober une femme si chère.
– Certes non, s’esclaffa un vieil homme que Sahidi devinait plus sympathique que les autres. Car Daliésa Daha est la femme la plus fidèle et la plus amoureuse que le monde ait jamais enfantée.
– Et ce sont certainement deux qualités si rares qu’elles valent à elles seules une ou deux vaches en plus, fit remarquer Sahidi que sa trop intime fréquentation des humains rendait parfois cynique.

Mais personne ne sourit. Apparemment, la déesse locale n’était pas un sujet de plaisanterie acceptable.

Sahidi s’excusa humblement, car tel était l’usage, et promit aux hommes présents de composer la plus belle des ballades pour vanter les mérites de cette merveilleuse femme, et par conséquent de leur village entier, partout où il irait. L’idée en séduisit plus d’un et on lui indiqua la route qui menait au domaine du seigneur Daha, par-delà les collines au nord de la ville.

Après un dernier morceau pour remercier son assistance, Sahidi prit congé des hommes assemblés et sortit du marché en direction du Nord. Aux portes de la ville, il huma l’air léger du début du printemps, mit son pied sur la route et son nez face au vent.

Implantés sur les flancs d’une colline piquetée d’oliviers, que caressait en biais un rayon de soleil, les quatre bâtiments de la ferme Daha surplombaient une vallée qu’un ruisseau sinueux scindait en son milieu, garantissant la vie et la prospérité des habitants du lieu. Un chemin serpentait jusqu’aux habitations, ruban de terre sèche marqué par le passage de nombreuses charrettes et d’encore plus de pieds.

Quand Sahidi frappa à la large porte du mur d’enceinte, un valet de ferme lui ouvrit. Sahidi se présenta comme un voyageur égaré à qui des voisins rencontrés au marché avaient recommandé l’hospitalité du seigneur Daha. Comme d’habitude, en désignant son instrument qu’il portait en bandoulière, il précisa qu’il était musicien et conteur, et proposa de divertir la maisonnée par ses talents si tel était le souhait du maître de ces lieux. Le valet pria d’abord Sahidi de patienter à l’extérieur, puis revint quelques instants plus tard en annonçant que le seigneur Daha l’hébergerait pour la nuit.

Sahidi suivit l’homme au travers de la cour où l’on avait planté quatre jeunes orangers. Ils contournèrent l’étable et le voyageur découvrit le corps de ferme, vaste bâtisse blanche devant laquelle Daha en personne l’attendait pour l’accueillir. L’homme était grand mais sans excès et large d’épaules sans être massif pour autant. Son visage accusait plus de quarante étés passés sous le soleil de ce pays lointain d’il y a très longtemps. Il portait une robe blanche, nouée à la ceinture, faite dans une étoffe de noble qualité et qui contrastait fort bien avec son teint mat et tanné. La main qu’il tendit à Sahidi avait la force de ceux qui sont rompus aux durs travaux des champs et la fermeté d’un homme habitué à diriger les autres. Le regard de Daha brillait d’une sagesse que seul un long contact avec les éléments permet d’obtenir, mélange de puissance et de fatalité, d’intelligence et d’humilité, qui rend capable à la fois de commander la nature quand on le peut et de lui obéir quand il le faut. Son accueil fut cordial par respect des traditions, mais son sourire sincère. L’usage n’en demandait pas tant. Passées les présentations formelles, Daha invita Sahidi à le suivre vers l’intérieur.

La pièce centrale s’étendait sur trois demi-niveaux reliés entre eux par des volées de quatre marches. Le mobilier, à la fois sobre et élégant, témoignait de goûts simples mais affirmés, et les fins entrelacs ajourant les fenêtres conféraient à la pièce cette qualité rare, propre à ces pays lointains d’il y a très longtemps, consistant à faire cohabiter au même endroit fraîcheur et clarté. Sur une table basse entourée de coussins, on avait disposé un plat de fruits coupés, plusieurs galettes de pain frais et une cruche d’eau.

– Poète Sahidi, l’invita Daha, saches que tu es ici dans la maison d’un ami. Assieds-toi et commence par te restaurer, qu’il ne soit pas dit que Daha laisse mourir ses invités de faim. Je vais te faire porter du fromage de chèvre et un reste d’agneau. Quand tu auras pris soin des besoins de ton corps, je réunirai ma famille et les saisonniers que j’héberge aujourd’hui, afin qu’à ton tour tu nourrisses nos âmes.

Bien qu’il fût affamé, Sahidi fit l’effort de ne pas se jeter sur la nourriture comme ces goélands qu’il avait vus manger n’importe quoi et n’importe comment. Tout dans cette maison respirait et la sagesse et la sérénité. Sahidi ne voulait pas paraître manquer d’éducation. Quand il eut terminé, une servante débarrassa la table. Daha revint alors, accompagné d’un couple de vieillards qui partageaient les traits dont le visage de l’hôte avait manifestement hérité.

– Sahidi, déclara-t-il, fais la connaissance de mes parents, qui désirent entendre les histoires anciennes du temps de leur enfance. Je les ai assurés que tu saurais les satisfaire car, sans t’avoir entendu chanter, je te devine sensé et sensible. Ce sont deux qualités complémentaires que j’apprécie chez un artiste.

Puis, s’adressant à la servante, il ajouta :

– Slema. Quand tu auras fini, demande à Daliésa de vouloir nous rejoindre.

Les deux vieillards prirent place sur de larges coussins, bientôt rejoins par un groupe de quatre hommes travaillant pour Daha et des trois enfants de celui-ci, un garçon et deux filles d’entre dix et quinze ans. Sahidi, en attendant que ce petit monde s’installe, accorda son instrument et prépara mentalement l’ordre de ses chansons pour séduire l’auditoire. Il prévit de commencer par une légende classique pour d’abord rendre hommage aux anciens, puis d’enchaîner peut-être avec des mélodies plus légères qui charmeraient les jeunes. Mais à l’instant suivant, son cœur cessa de battre. Daliésa était là.

La beauté de la femme qui venait d’apparaître dépassait l’entendement, illuminait la pièce. Sa peau semblait plus fine et douce que la soie, ses lèvres avaient l’éclat d’une rose nouvelle, ses yeux la couleur d’un lac de montagne et les reflets du diamant. Son regard dominait et élevait en même temps tout ce sur quoi il daignait se poser, y compris Sahidi. Ses mains étaient légères comme deux oiseaux. A chacun de ses pas, ses pieds frôlaient le sol sans même s’y poser. Elle avançait céleste, divine et hors du temps. Les voiles qui couvraient sa poitrine et ses longues jambes, ainsi que les bijoux ornant son front, sa gorge et ses poignets, ne semblaient merveilleux que parce qu’ils étaient portés par elle, bien qu’ils fussent ouvragés avec un talent rare, et de nobles matières. Sa voix tinta comme le cristal et Sahidi fut touché par la grâce quand elle prononça son nom.

– Sahidi, déclara-t-elle aimablement, sois le bienvenu dans notre demeure. Puisse notre hospitalité t’être agréable et tes talents nous divertir ce soir pour ton plaisir autant que pour le nôtre.

Sahidi ne sut pas quoi répondre. Sa voix ne sortait plus. Presque machinalement, il laissa les cordes de son instrument répondre à sa place. Le premier accord l’immergea dans le monde de la musique et il fit abstraction de son entourage, aveugle, absent, ne faisant plus qu’un avec les émotions que traduisaient ses vers, simple médium entre la pureté de la poésie et les cœurs attentifs de son auditoire. C’est pour cette raison, je crois, qu’il ne conserva aucun souvenir précis de cette soirée. Juste cette émotion qui fit longtemps briller ses yeux lorsque, par la suite, il y repensa parfois. Il s’amusa de ses plaisanteries répétées, il pleura sur ses chansons tristes comme s’il les entendait pour la première occasion, il fût ému par ses propres mots d’amour qu’il avait pourtant appris par cœur et ressassés des centaines de fois. La transe et l’extase durèrent jusqu’au matin.

Quand il reprit ses esprits, seul le seigneur Daha était encore présent. Une larme au coin de l’œil, il écouta la dernière mélopée s’éteindre dans la voix de Sahidi. Le silence qui suivit l’arpège final, s’il fut long, n’en fut pas pesant pour autant. Les deux hommes restèrent face à face sans éprouver le besoin de parler. Puis, Daha prononça ces mots simples :

– Merci, Sahidi, mon ami.
– Merci à toi, seigneur Daha, répondit Sahidi, car l’artiste n’est rien sans l’auditeur qui lui accorde son attention et j’ai trouvé chez toi une audience parfaite sans laquelle jamais je n’aurais pu chanter si bien et si longtemps.
– Alors je suis heureux que nous ayons pu si bien nous entendre et passer tous les deux une bonne soirée. Mais maintenant dis-moi, dis-moi la vérité. Pourquoi être venu jusque dans ma ferme, quand tu pouvais trouver aux maisons du village de quoi te reposer et remplir ta panse ?
– C’est parce que des hommes, avoua Sahidi, rencontrés au marché, m’ont affirmé que tu avais acheté ton épouse au prix de onze vaches, et que jusqu’à la voir je n’y aurais pas cru.
– Et maintenant, qu’en penses-tu ?
– Je crois que jamais femme ne fut aussi belle et que, tes onze vaches, son père ne te les a pas volées. Tu as bien de la chance d’avoir pu rencontrer une telle femme.
– Et moi, je crois que tu te trompes. La chance, dans mon bonheur, n’a pas grand-chose à voir.
– Que veux-tu dire ?
– Et bien, quand j’ai rencontré Daliésa, certes elle était très belle, mais un homme ordinaire n’en aurait pas donné plus de, disons, sept vaches. Moi, sans hésitation, j’en ai proposé onze.
– Pourquoi donc ?
– Parce qu’elle n’a cessé, depuis ce jour, de s’embellir, car elle était heureuse et fière de cette valeur qu’on lui reconnaissait. Et elle est devenue digne du mérite qu’on lui accordait. Partout dans le pays on dit d’elle qu’elle est la plus belle de toutes et cet éloge la flatte et élève sa grâce, affirme sa confiance, soutient son élégance. Chaque jour, en quinze ans, elle se vit plus belle que le matin d’avant. Chaque jour son regard en devint plus serein. Chaque jour ses pas se firent plus légers. Chaque jour sa voix porta plus clairement. C’est en s’estimant chaque jour un peu plus qu’elle a pu devenir celle que tu vis hier, et mon bonheur dépasse tout ce que l’on pourra échanger pour des vaches.

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Sahidi ne put rien répondre, car l’émotion avait noué sa gorge. Quand, épuisé, il alla se reposer dans la chambre que le seigneur Daha avait fait préparer pour lui, en s’allongeant il comprit que jamais les mots, ces outils dérisoires, ne lui permettraient de décrire dignement la femme de Daha, mais qu’il écrirait tout de même l’histoire de la femme qui valait onze vaches, pour faire savoir aux hommes de ce pays lointain d’il y a très longtemps ce qu’il avait compris : que la beauté, la grâce, le charme et l’élégance dépendent beaucoup moins des dons de la nature que de la valeur que l’on accepte de s’accorder à soi-même.




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